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Un diplomate accuse Gbagbo
d'avoir voulu tuer Alassane Ouattara en 2002

Source : Le Monde, 05 Janvier 2011


 





Par DOMINIQUE PIN

Ancien premier conseiller à l'ambassade de France à Abidjan (2000-2002)

 


Quand Alassane Ouattara était chez moi

Alors que les Ivoiriens ont clairement exprimé leur volonté de porter Alassane Ouattara à la présidence de leur pays, des personnalités françaises n'ont pas hésité à se précipiter auprès de Laurent Gbagbo pour l'encourager dans la contestation des résultats et dans la répression sanglante de ses opposants. Ainsi Roland Dumas et Jacques Vergès sont-ils devenus les conseillers pathétiques du perdant de l'élection présidentielle du 28 novembre.

Le sonore «Monsieur le président de la République» adressé devant les caméras de télévision à Laurent Gbagbo la semaine dernière au palais présidentiel d'Abidjan par Roland Dumas sonne comme une insulte lancée aux Ivoiriens qui ont librement choisi Alassane Ouattara. Que Me Vergès qui a déployé tout son talent dans la défense de Klaus Barbie offre aujourd'hui ses services à Laurent Gbagbo relève d'une certaine logique, mais que Roland Dumas, ministre d'Etat, ministre des Affaires étrangères de François Mitterrand, ex-président du Conseil constitutionnel lui prête la main, est pour le moins choquant.

En tête au premier tour de l'élection, Gbagbo n'en a évidemment pas contesté le résultat. Battu au second tour, l'alliance Ouattara-Bédié ayant mieux résisté qu'il ne l'avait envisagé, il a rejeté l'ensemble d'un processus électoral pourtant validé par les Nations unies et l'ensemble des observateurs internationaux. Il se présente en victime d'un complot international pour justifier son maintien au pouvoir par la force. Il menace les communautés étrangères, particulièrement africaines, de représailles sanglantes en cas d'intervention militaire, terrorise ses opposants, reprend à son compte le thème exécrable de «l'ivoirité». «On gagne ou on gagne», disait-il pendant la campagne électorale. Ce n'était donc pas qu'un simple slogan. Tel est l'homme que Roland Dumas et Jacques Vergès présentent comme un modèle pour l'Afrique.

Laurent Gbagbo a perdu. Il doit partir et le plus vite possible. Oui, le temps presse si l'on veut mettre un terme aux exactions de son clan. Je voudrais à ce sujet livrer un témoignage personnel. De 2000 à 2002, j'étais en poste à l'ambassade de France à Abidjan comme premier conseiller. En septembre 2002, au début de la rébellion, j'ai accueilli chez moi Alassane Ouattara et son épouse que les hommes de la présidence, après avoir «liquidé» le général Guéï et sa femme, voulaient assassiner au prétexte qu'il fallait éliminer tous ceux qui, selon eux, pouvaient être liés aux rebelles, faisant ainsi place nette pour un long règne de Gbagbo. Non sans risques dans une situation extrêmement tendue, l'ambassadeur Renaud Vignal, vêtu pour l'occasion d'un gilet pare-balles, est allé extraire la famille Ouattara de sa résidence que «les corps habillés» (militaires) de la présidence encerclaient déjà. Alassane Ouattara restera deux mois et demi chez moi. J'ai alors découvert un homme sage, mesuré, ouvert au dialogue, refusant toujours d'envoyer ses partisans au massacre comme le souhaitait la partie adverse, privilégiant la négociation à l'affrontement, convaincu que c'est seulement par une élection libre, transparente et honnête qu'il pourrait un jour accéder à la présidence de son pays. Bref, tout le contraire de l'image détestable que ses adversaires veulent donner de lui par d'abjectes et coûteuses campagnes de communication.

Je n'oublierai jamais les appels téléphoniques d'amis ou de simples relations que lui et moi recevions le soir alors que, sous couvre-feu, les miliciens et les soldats de Gbagbo entamaient leur sale besogne d'intimidation, jouant de toute la gamme des exactions. Impuissants, nous partagions avec ces Ivoiriens sans protection, des moments de peur intense avant que ne s'interrompe la communication, brutalement. Je n'oublierai jamais les charniers de Yopougon, de Monoko-Zohy, les escadrons de la mort, les assassinats du général Guéï, de Rose Guéï, du docteur Dacoury-Tabley, les morts de la mosquée de Daloa, les exécutions dans les quartiers.

Tout a été rapporté dans le détail au ministère des Affaires étrangères à Paris. La réponse à notre demande d'application d'une politique de fermeté à l'égard du clan Gbagbo a été le rappel en France de l'ambassadeur et de son premier conseiller. Dominique de Villepin a cru qu'il pourrait raisonner Gbagbo et lui imposer une solution à la crise en relâchant la pression sur lui et en fermant les yeux sur ses exactions. Erreur de jugement comme le démontreront les événements de 2004 (bombardement de nos troupes à Bouaké, fusillade de l'hôtel Ivoire, évacuation des Français d'Abidjan).

Huit ans après, rien n'a changé. Laurent Gbagbo et son clan utilisent la même méthode qui a si bien fonctionné pendant dix ans : la terreur.

Il faut lire le témoignage d'un journaliste ivoirien courageux, Venance Konan, diffusé récemment sur son site internet et adressé aux «intellectuels africains et panafricanistes de Paris».

«Ils n'entendent pas les crépitements de mitraillettes, les cris des personnes que l'on enlève, que l'on torture, les bruits des casseroles sur lesquelles les femmes tapent dans tous les quartiers où l'on ne dort plus, pour signaler l'arrivée des tueurs. Non, vous n'entendez pas, et vous direz comme Blé Goudé, que ce sont des rumeurs, ou comme Laurent Gbagbo, que c'est encore un complot de la communauté internationale. Mais moi je vis à Abidjan et chaque nuit, je me couche avec la peur au ventre... J'ai, moi aussi, fait le compte de mes connaissances tuées, torturées ou disparues. Je ne sais pas quand mon tour arrivera, parce que je suis dans leur collimateur.»

Heureusement aujourd'hui, contrairement à 2002 et n'en déplaise aux thuriféraires français de Gbagbo, il existe un espoir pour la Côte-d'Ivoire : l'élection d'Alassane Ouattara. Cet espoir, il appartient à la communauté internationale, pour une fois unanime, de le faire vivre, de ne pas le tuer par inaction. Pour l'heure, il faut appuyer comme il se doit les présidents de la Communauté économique des Etats de l'Afrique de l'ouest (CEDEAO) afin qu'ils puissent aller jusqu'au bout de leur fermeté affichée.


 


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